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Philippe Nigro, Le cœur et la raison

Il était à l’honneur du Salon de Milan en 2013, et ouvre le bal en 2014 avec une première rétrospective présentée à Maison et Objet. Rencontre avec un designer qui revendique l’expérimentation… et la raison. Nathalie Degardin

Philippe Nigro le dit d’emblée : chaque projet est en soi un défi, parce que le designer doit composer entre les attentes du client, comprendre son état d’esprit, la typologie et les fonctions de l’objet, travailler avec des matériaux différents. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’il aime le plus dans son métier : multiplier les expériences. Et c’est aussi l’image que reflète sa production qui va du luminaire au canapé outdoor en passant par la redéfinition d’un concept de rangement, de bibliothèque ou de suspension aérienne.

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Une question de structure : Une structure légère en acier inox passivé accueille une assise en Bultex avec une sous-housse traitée pour l’outdoor, le prolongement du dossier en accoudoirs asymétriques donnant du caractère à ces assises. De la profondeur, du confort, pour une collection qui invite à la paresse. Ligne Roset, collection Passio, création Philippe Nigro, fauteuil.

« Aujourd’hui, on n’est plus dans la profusion, ce qui motive c’est la conception raisonnée d’objets. » Il pointe une situation paradoxale du design, entre une fonction innovante et rassurante : « Aujourd’hui, les gens se mettent des priorités par rapport au contexte : ils veulent du long terme, ce qui va durer dix ou quinze ans, on va au plus simple. On est moins dans l’achat coup de cœur que dans l’achat raisonné. » Cela expliquerait-il cette tendance néorétro qui viendrait prendre la suite de la déferlante vintage? Prudent, il poursuit : « Ce que recherche les gens, ce sont des choses rassurantes, utiles, le vintage plaît car ce sont des objets faciles à interpréter, il véhicule des formes rassurantes. Les objets design sont des plus culturels, des objets aptes à bien vieillir dont les formes restent intemporelles. »

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Écrin ajouré : On retrouve dans cette lampe les jeux de lignes et d’optique qui passionnent Philippe Nigro et qu’il dévoile aussi dans sa lampe indoor Nuage. Ici, Noctiluque révèle un cœur lumineux qu’on ne peut toucher, car protégé par une enveloppe résille. Artuce, Noctiluque, lampe indoor/outdoor, prix sur demande.

Mais on peut rester dans l’héritage et les références sans se priver d’innover : dans sa collection Passio, qu’il a réalisée pour Ligne Roset, si un je-ne-sais-quoi de fifties se dégage des fauteuils et du canapé, l’ingéniosité du designer a été de travailler une structure des dossiers asymétrique et croisée qui donne un cachet unique et confère une légèreté à l’assise.

Philippe Nigro
© Mercedes Jaen Ruiz

Un principe de lignes décalées décliné aussi dans sa collection Résille, de chaises, de bridge et de guéridon ou table légère, qui marie allègrement plateau en mélèze ou en verre clair et un piétement en inox. Ce mobilier est ainsi aisément transportable du dedans au dehors et vice versa.

Légèreté, mix des matériaux… Philippe Nigro recherche sans cesse un « design sensé et étonnant ». Dans ses collections indoor, il n’avait pas hésité pour une unité de rangement à conjuguer du marbre utilisé verticalement avec du bois pour les supports horizontaux : un renversement de point de vue que l’on retrouve dans l’ensemble de son parcours. Les canapés doivent être modulables ou légers, quitte à être sur pilotis, comme son divan pour DePadova.

Formé au design industriel, Philippe Nigro a fait ses premières armes aux côtés de Michele de Lucchi, puis s’est posé comme indépendant depuis 1999. Ses collaborations sont aussi diverses que prestigieuses : Foscarini, Ligne Roset, Nube, Serralunga, GlasItalia… auxquels s’ajoutent récemment Hermès et Baccarat. Il le précise, cette incursion simultanée dans l’univers du luxe « est une coïncidence. Je tiens à continuer avec des interlocuteurs très différents les uns des autres ». Saluée au dernier Salon de Milan, sa collection Les Nécessaires d’Hermès est l’une des grandes références du design de 2013. Cette collaboration relevait pourtant au départ du défi : celui de poursuivre une collection d’objets qui comprend neuf pièces destinées à l’intérieur, conçues tels des compléments, des satellites autour de pièces plus importantes comme des canapés.

En travaillant pour un client avec une image aussi marquée par un savoir-faire, on investit une histoire séculaire et il faut y trouver sa place. La première démarche de Philippe Nigro a donc été de s’imprégner de ce passé et des métiers associés (selliers, gaineurs, ébénistes…). Ensuite est venu le délicat choix des matériaux : trouver les matières qui dialogueront avec les productions antérieures. « J’ai choisi le noyer de canaletto, un matériau noble, d’une couleur et d’un veinage doux, il s’intègre à de nombreux matériaux et notamment, dans ce cadre, aux tissus de la maison. Comme j’ai pu le faire avec les assises (qui reprennent le fameux carré d’Hermès), ou le paravent Partition. »

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Prospectif : Chaque année à Milan, des designers proposent des installations expérimentales dans une université, véritable reflet de leur questionnement du design. En 2010, Philippe Nigro réalisait cette Think Station pour Listone Giordani de Castelli.
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Intemporel :Une collection outdoor, avec le charme de l’esprit bistrot, mais une élégance due à une structure décalée, et un guéridon au plateau en bois ou verre trempé. Ligne Roset, collection Résille, Philippe Nigro, le fauteuil : table guéridon (plateau en verre).

Il faut dire que tant en indoor qu’en outdoor, Philippe Nigro travaille sur des matériaux très différents : métal, verre, bois, tapisserie. « En fonction des clients, on choisit les matériaux, j’ai travaillé avec les plus traditionnels. Ce que j’ai apprécié particulièrement dans mon travail avec Baccarat, c’est qu’il faut beaucoup d’imagination pour se projeter sur le résultat final. On ne voit le résultat en 3D qu’au dernier moment! Jusqu’au bout on ne sait pas ce que ça va donner. » Dans un autre domaine, en 2011, pour Serralunga, il pousse au maximum le procédé de rotomoulage : « On a utilisé la technique pour faire de gros containers, des récipients de grandes tailles, et on l’a transposée sur un canapé outdoor! L’enjeu et l’intérêt étaient d’arriver aux limites du matériau. » Car il fallait concevoir des tubes en rotomoulage de polyéthylène les plus fins possible afin d’évoquer des tiges de roseaux juxtaposées, qui entourent la structure en acier de l’assise.

À juste titre, ce mois de janvier, Maison et Objet consacre une rétrospective à ce designer qui partage sa vie entre la France et l’Italie. Une occasion concrète de se confronter à son parcours et de découvrir ses nouvelles créations – attendues – pour Cinna- Ligne Roset.

canape Canisse L 173 cm - Serralunga Made in design-min
Naturellement design :Philippe Nigro s’est inspiré des roseaux pour concevoir le dossier enveloppant de cette collection créée pour Serralunga. Une réalisation qui a poussé au maximum la technique du rotomoulage. Serralunga, canapé Canisse, chez Made in design.

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