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Emmanuel Gallina l’efficacité du design au jardin

Une année qui démarre sur les chapeaux de roue pour Emmanuel Gallina. Entre deux expositions, le salon du meuble de Cologne et Maison & Objet, le designer trouve le temps de nous parler des prémices d’Ushuaia, sa nouvelle collection conçue pour Fast.

Portrait Emmanuel © Andrew Meredith.
Portrait Emmanuel © Andrew Meredith.

Ne demandez pas la lune à un designer, demandez-lui plutôt ce dont vous avez vraiment besoin. » L’accroche d’Akiten*, collectif de designers aquitains dont il fait partie, résume parfaitement le rôle du designer tel que le conçoit Emmanuel Gallina :
« Être designer aujourd’hui, c’est créer un travail autour d’un projet, d’une identité, d’une marque. Nos créations doivent apporter un plus, mais pour cela, c’est fondamental de travailler avec l’entreprise. » C’est certainement une conséquence de ses vingt ans passés en Italie, où il s’est empressé de s’exiler après un bref passage aux Beaux-Arts, pour expérimenter ce rapport très étroit à l’entreprise qui manquait selon lui dans sa formation française. Aujourd’hui enseignant, il essaie encore et toujours de tisser des liens entre ses étudiants et l’industrie, car « beaucoup ont encore l’image du designer star, véhiculée dans les magazines ». à travers l’organisation de workshops, il met en place des passerelles concrètes entre les formations et les entreprises. C’est ainsi que récemment il a coordonné un projet de design autour du vin, dans lequel des étudiants ont imaginé des pièces ensuite prototypées par des partenaires tels qu’Alessi ou Verallia Saint-Gobain et ensuite exposées au CAPC de Bordeaux.

canapé violet
Puzzle contemporain : Un canapé modulable selon ses besoins : on peut ajouter des accoudoirs, des coussins, ou garder des structures épurées qui s’agencent facilement pour composer des canapés d’angle. Fast, collection Ushuaia.

« Donner du sens à ce qu’on fait »

Cohérent dans sa démarche d’enseignant comme de créateur, Emmanuel Gallina incite ses étudiants à explorer les références du passé, lui étant particulièrement intéressé par les architectes français des années 1930-1940 et les courants scandinaves des années 1950, un travail sur le bois qu’il trouve « très contemporain ». Des sources d’inspiration très présentes dans sa première collection conçue pour Fast, Aikana, à l’esprit fifties, une vision raffinée et confortable d’un salon outdoor. En ce début d’année, il réalise pour le même éditeur Ushuaia. « Après un brief sur le résultat d’Aikana, qui a bien marché, Fast a constaté qu’ils avaient également beaucoup de demandes avec un positionnement plus agressif sur le marché, sur le prix. On a donc réfléchi à une gamme moins haut de gamme, avec un système modulaire autour d’un divan deux places et d’un fauteuil, dans un marché d’hôtellerie par exemple où le produit peut s’adapter à beaucoup de compositions. » La recherche portera sur un maximum de flexibilité, qu’elle concerne la souplesse d’agencement entre eux de différents éléments (divan-fauteuil-table) et de positionnement (accoudoirs-dossiers). La qualité du produit est soulignée dans les détails : en fusion aluminium, les pieds sont très modernes, très épurés, mais avec une empreinte du xviiie siècle, qui rappelle le piétement des méridiennes, des causeuses et le savoir-faire des ébénistes de l’époque. « J’aime faire un signe esthétique dans un autre matériau, pour faire appel à la mémoire collective. C’est une manière de rendre l’objet plus proche de l’utilisateur, de lui donner un je-ne-sais-quoi de déjà-vu qui fonctionne dans la mémoire collective, de lui donner du sens. » Emmanuel Gallina « ne cherche pas à faire des objets trop futuristes ou trop minimalistes », mais aime faire fonctionner les références, comme avec la collection Tapparelle pour Colé et le volet en bois du mobilier de bureau revisité façon contemporaine, qui rappelle un style anglais.

Designer pour l’outdoor

Pour Emmanuel Gallina, « travailler pour l’outdoor, c’est une démarche totalement différente de l’indoor, même si on tend à faire croire que les produits passent du salon au jardin et vice-versa sans souci ». Les contraintes sont moins fortes pour la création du mobilier intérieur.

patio et piscine

chaise longue
Tout en légèreté : Une chaise longue, au profil effilé, facile à déplacer grâce aux roulettes intégrées dans les pieds arrière. Fast, collection Ushuaia.

À l’évidence, en outdoor, le choix des matériaux est primordial : ils doivent résister à la pluie, au soleil… Fast a facilement fait de l’outdoor son cœur de marché, car leur savoir-faire porte sur l’aluminium. Certes, ce matériau résiste à l’eau et ne s’oxyde pas. Mais le designer souligne d’autres atouts : « C’est un matériau malléable, c’est un régal de le travailler, de faire des moules, on peut utiliser diverses technologies, par exemple, le travail par extrusion, le découpage au laser… et comme l’alu est très léger, on peut manipuler le mobilier. C’est le deuxième critère de l’outdoor :
On est toujours en train de manipuler les assises, autour de la piscine, sous un parasol, etc. »
La légèreté, c’est le mot clé de la collection. « Il fallait donner une ligne aérienne à la chaise longue. On a joué sur des détails visuels, des effets optiques, en s’appuyant sur des formes biseautées. » Cette finesse lui confère une certaine élégance. Et bien entendu, d’autres détails ont leur importance : l’intégration d’une roulette dans le pied arrière facilite par exemple le déplacement. Enfin, quand il est complètement à plat, le dossier de la chaise longue reste légèrement relevé : une norme de 2 centimètres respectée par le designer qui  participe au caractère aérien tout en évitant de se coincer les doigts! « Je joue beaucoup sur cette contrainte d’ergonomie pour trouver des formes, des lignes cohérentes avec des fonctions intérieures. C’est un travail d’ingénierie énorme, on ne perçoit pas toutes les problématiques quand on voit l’objet. » Une constante pour Emmanuel Gallina, qui cite volontiers Brancusi pour expliquer l’enjeu du design : « La simplicité comme complexité résolue. »

canapé dans jardin
Un esprit confort et fifties pour ce salon de jardin :  Une structure légère qui accueille des assises profondes et moelleuses, imperméables bien sûr. Fast, canapé Aikana, chez direct-d-sign.com ; 3 places.

Un marché en mouvance

Emmanuel Gallina avait pensé à cette collection Ushuaia il y a quelque temps, et  avait dessiné deux-trois croquis. Fast a décidé de se lancer dans ce projet en juin dernier… un rythme rapide, pour présenter de premiers prototypes au salon de Cologne et à Maison & Objet en janvier. « On travaille sous pression aujourd’hui, car les entreprises sont frileuses pour prendre des décisions, on a eu six mois pour faire des pièces, avec des moules, il faut faire beaucoup de prototypes avant d’arriver au bon moule. Il faut bien analyser, c’est prenant, mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt du métier! » Actuellement, il finalise les prototypes, les produits définitifs seront présentés au Salon de Milan.

Lampion 3 couleurs
Garden Party : Ce luminaire conçu pour l’extérieur  s’inspire des lampes en papier, mais cette fois il s’accroche grâce à un petit crochet situé au-dessus de l’abat-jour, au mur ou dans les arbres sans danger, ou se pose sur une table ! Pour Emmanuel Gallina, « les propriétés physiques du silicone sont très intéressantes, avec un seul moule on fait la lampe entière ».  Rotaliana, lampion,  chez Made in Design.

Pour le designer, cette période économique frileuse fait apparaître un nouveau marché : le moyen-haut de gamme se développe. Selon lui, « c’est toute la dextérité des designers de s’adapter, de donner des belles pièces avec un prix contenu. Il faut être assez expérimenté pour trouver des technologies innovantes à des coûts intéressants. Mais c’est un challenge intéressant : faire des produits de qualité pour des prix moins élevés. C’est toute la difficulté et la beauté de notre métier! » Ainsi, pour AM.PM., il travaille sur des produits qui ont une identité, une esthétique forte, mais avec un positionnement  sur le marché. « Mon expérience en Italie m’aide beaucoup aujourd’hui à m’insérer dans le marché français. Les entreprises italiennes, et les Italiens, sont beaucoup plus adaptés, réactifs au contexte actuel. La crise est encore plus compliquée en Italie, mais les entreprises de design restent présentes à l’international. En France, les entreprises sont moins agressives à l’export. Il y a Unifrance qui les aide à trouver de nouveaux marchés, cet organisme n’existe pas en Italie, et les Italiens sont habitués et forts pour communiquer autour d’un savoir-faire, d’une identité. » Ainsi, pour Emmanuel Gallina, la période actuelle recèle justement d’opportunités à saisir, si on a une bonne analyse du marché, et une bonne vision marketing : « Le rôle du designer, c’est de mixer la création esthétique, la technologie, au service d’une image, d’une communication. »


* Akiten collectif designers : Samuel Accoceberry, Françoise Bousquet, Christian Desile, Thibaut Damblanc, Emmanuel Gallina, Bruno Gerbier, Caroline Gomez, Jean-Louis Iratzoki, Antoine Phelouzat, Vincent Poujardieu, Ludovic Renson, Gaël Wuithier, Anne Xiradakis.

 Nathalie Degardin

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