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Christophe Pillet “Les frontières entre l’indoor et l’outdoor s’estompent »

Truffaut édite sa première collection de mobilier pour le jardin. à cette occasion, l’enseigne a fait appel à Christophe Pillet pour proposer un ensemble de tables et de chaises à l’esprit démocratique et intemporel.

chaise rouge
Fermob, fauteuil TNP, 2011 : Un fauteuil « inoxydable au temps ».

C’est avec l’enthousiasme et l’humilité qui le caractérisent que Christophe Pillet a abordé sa collaboration avec Truffaut Design. Une première pour la jardinerie qui avait jusqu’alors un rôle de distributeur, et qui se lance dans l’édition de sa propre ligne de mobilier. Et un défi, car il y a tout à penser : « Quand on développe une marque, on développe un imaginaire, des éléments de séduction. Donc on a commencé par s’interroger sur le fondement de l’identité de Truffaut. En tant que distributeur, il est marqué par l’éclectisme, il n’y a pas de ligne directrice qui se dégage. Pourquoi alors irait-on chercher du mobilier Truffaut ? J’ai commencé à dessiner des esquisses de ce qui, selon moi, fait le caractère de Truffaut : français, universel, distancié, élégant, un “bon vivre” de manière contemporaine, pas donneur de leçon, accessible humainement, démocratique, la collection ne devait pas être excluante ou exclusive, mais fondée sur une idée d’intemporel, un parti pris de classique contemporain. » Comme pour tout projet outdoor, les contraintes majeures – et ici les seules – étaient les matériaux : pour des raisons de coût, l’idée a été de capitaliser sur l’expérience des fournisseurs pour produire une collection en métal (qui sort en mai) et une future collection en bois. Dans les non-dits du cahier des charges, l’objectif était de dessiner deux ensembles qui pourraient avoir des déclinaisons ultérieures.

patio design
Truffaut Design : Collection Christophe Pillet, disponible en champagne, anthracite et blanc. Table rectangulaire,  fauteuil.

En partant de ce constat, Christophe Pillet a donc dessiné pour Truffaut des ensembles tables et chaises métalliques et recyclables et projette une collection en bois : « Ce qui perdure en bois, ce sont les traditionnels et lourds bancs à lattes, nous, on veut quelque chose de léger que l’on accueille aussi bien dans son salon que sur sa terrasse. »

jardin de gravier avec chaises blanches et noir
Kristalia, Mem Chair, 2012 : Une chaise enveloppante, avec accoudoirs, empilable.

Peut-on parler d’une réelle tendance –  dans le contexte économique actuel – de proposer ce mobilier aussi bien in que out ? Le designer retourne la question : « Quand je crée, je pars d’un principe pragmatique : pourquoi le mobilier qui va dehors serait-il différent du mobilier qui va dedans ? Pourquoi y aurait-il une esthétique de l’outdoor, une esthétique de la collectivité ? Même si on a des contraintes de matériaux pour la résistance aux intempéries, cela n’influe pas sur les formes. Pour les chaises de jardin, on a une prédominance de l’image charmante de la chaise en fer forgé avec un dessin de fleur, quelle que soit la marque. Quand j’ai travaillé sur la Lounge Chair pour Emu, on s’est posé la question : pourquoi une chaise conçue pour l’extérieur devrait-elle être moins belle et raffinée ? Ce sont les mêmes éléments de langage pour ce mobilier, un piétement, une assise, les mêmes personnes s’assiéront dessus, que ce soit dans le salon ou sur la terrasse. Les variables, ce sont les matières et le point de vue de la marque, ce qu’elle exprime : un positionnement technologique, une valeur de nostalgie… Dans l’image du jardin, avant, on restait dans l’anonymat, c’est encore plus flagrant sur le mobilier en bois, tout se ressemble, comme un patrimoine collectif. » Un brin provocateur, le designer explique avec humour que, aujourd’hui, « on ne met plus nécessairement des bottes de caoutchouc quand on va au jardin ». Nos façons d’être dehors ou dedans sont désormais assez proches ; on ne vit pas dans des extrêmes, mais plutôt dans une sorte d’intermédiaire, les frontières des univers s’estompant. 

patio
Hôtel Sezz, Saint-Tropez : Un hôtel qui laisse la part belle aux jardins privatifs.

« C’est une réalité de ce que l’on souhaite dans la manière d’exister aujourd’hui, cette aspiration à vivre dans un univers de loisirs, il y a une frontière floue entre l’intérieur et l’extérieur. Si on compare, c’est la même chose qui se passe dans le mobilier de bureau, on a moins de modèles caricaturaux, on cherche un mobilier qui a une valeur universelle, qui correspond à un mode de vie. » Car, pour lui, le design ne révolutionne pas, il illustre le temps qui passe, c’est une traduction de l’inspiration de nos modes de vie, de nos aspirations. C’est ce mouvement qui est le nôtre, utilisateurs, consommateurs, un environnement qui n’est pas figé : « J’ai l’impression de faire les mêmes choses depuis vingt-cinq ans. On passe à travers des typologies constantes : une chaise reste une chaise, une table, un piétement et un plateau. On est en perpétuelle évolution, c’est ce que ces projets rappellent, on raconte une même histoire avec un langage qui évolue. Je ne crois pas que l’on dessine des objets qui restent. Il y a des objets cultes qui valent pour toujours, mais si on regarde bien, ces objets ont été générés par des ruptures qui sont une autre forme de mouvement. »

balcon design
Kristalia, chaise Pulp, 2011 : Une assise d’un seul tenant reprenant la silhouette d’un corps.

Cette façon de concevoir le design, on la retrouve dans la simplicité des lignes de sa création, dans la proposition d’objets qui semblent presque évidents à l’usager, que ce soit pour des grandes marques italiennes ou des éditeurs français… et qui ont forgé son image de créateur sur la scène internationale. Au point de l’associer à ce qui a été nommé la «french touch». Il relativise : « Cette expression me fait sourire, on a trouvé le plus petit dénominateur commun à des designers très différents de par leur âge et leur production. C’est une histoire de marketing, une analogie avec ce qui s’est passé en musique. Jusque dans les années 1990, le design était perçu comme quelque chose de culturel et de cultivé, avec une connotation élitiste, froide, ou avec un statut proche de l’œuvre d’art. Soudain, il y a eu une convergence d’une jeune génération de créateurs, d’entrepreneurs, de consommateurs, qui répondait à une convergence de points de vue afin que l’on sorte du modèle dessiné par les parents, et pour que le design existe de manière quotidienne. Il y avait la prédominance de Starck – qui est toujours omniprésent – et, d’un seul coup, est apparue une nouvelle génération de designers que les étrangers ont remarquée. Mais on est différents, on n’est pas un mouvement, même si on travaille tous à l’international et que l’on est français ! »

transats faces à la mer

S’il est designer, Christophe Pillet est aussi architecte. Et à ce titre, il collabore évidemment avec des paysagistes : « Il y a une cohérence essentielle entre l’architecte et le paysagiste pour que l’univers raconté soit vrai, et pas une suite de cadavres exquis. » Il revient sur la réalisation de l’hôtel Sezz à Saint-Tropez, avec Christophe Ponceau. Pour ce projet, ils écrivent ensemble le scénario d’un hôtel moderne mâtiné d’une pointe de patrimonial, avec des jardins privés et des espaces collectifs : « On voulait une histoire luxuriante où la nature reprend le dessus, comme dans certaines architectures des années 1950, avec cette nature indisciplinée qui participe à l’ambiance. C’était une vraie volonté, inscrite dans les plans avec ces très grandes fenêtres de quatre mètres qui s’ouvrent et une disparition du dedans dehors. » Pour 2014, trois autres projets sont en cours pour Sezz, mais aussi une étude de restaurant-spa en Turquie, d’un grand hôtel Pullman à Roissy, de maisons de particuliers au Maroc, d’un hôtel en Algérie… et, bien sûr, de nouvelles créations dévoilées à Milan, chez Kartell, Offecct, Frag… Présent et discret, Christophe Pillet se nourrit de l’éclectisme pour, à chaque fois et sans être conformiste, rechercher ce trait universel qui ancre très fortement ses créations dans le présent, comme un miroir de nos aspirations quotidiennes.

chaises design grillagés
Varaschin, Summer set, 2010 :  Une structure en acier tubulaire, toute légère, qui s’utilise indoor ou outdoor, selon le coussin d’assise choisi.

Nathalie Degardin

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