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Alexandre Tonnerre – Une partition végétale

Épris de la richesse offerte par la botanique, ce paysagiste travaille au-delà des modes en associant nature et design dans un mariage durable. Opus Paysage, le nom de son entreprise, confirme la partition qu’il aime jouer en accord avec les plantes.

Alexandre Tonnerre paysagiste

Avec un père sculpteur et tailleur de pierre et un beau-père pépiniériste, Alexandre Tonnerre s’est instinctivement dirigé vers une carrière de paysagiste, afin de sculpter les ambiances végétales qu’il met en scène dans ses jardins pérennes ou éphémères. De ses débuts de jardinier, avant même de suivre un BTS en aménagement paysager, il a conservé le souci d’installer la bonne plante au bon endroit. Formé en France puis en Angleterre, ce paysagiste considère le jardin comme l’amorce d’une prise de conscience : c’est la dose homéopathique qui permet à l’urbain contemporain de se rapprocher de la nature.
Une dose qu’il distille avec tact, aidé en cela par une palette végétale élaborée.

Pourquoi êtes-vous si attaché à l’ambiance végétale ?
Jeune, j’ai été attiré par le côté artistique du métier de paysagiste. Mais très tôt, j’ai eu l’habitude de parcourir les pépinières, et j’ai commencé à réaliser des petits jardins pour des particuliers quand j’étais encore au lycée. Cet apprentissage de terrain a été renforcé par mon travail de jardinier durant une dizaine d’années et par des week-ends consacrés aux visites de jardins. Tout naturellement, la connaissance des plantes et de leurs besoins s’est donc imposée dans mon approche paysagère. Pour moi, les plantes sont l’outil le plus évident permettant de créer un univers. Je pense d’ailleurs que mes clients viennent me chercher aujourd’hui pour cette particularité, pour trancher avec la tendance épurée qui relègue le végétal au second plan, voire au troisième, après la terrasse et le mobilier.

Opus Paysage Alexandre Tonnerre

En ville, est-ce le moyen de renouer avec un environnement plus sain ?
Les vertus du végétal en ville sont maintenant bien connues. Elles vont de l’abaissement des températures à l’isolation phonique en passant par la dépollution de l’air. Mais ce qui compte avant tout vient du bien-être que procure un jardin. Ce bien-être peut simplement émaner des parfums de fleurs, des couleurs de feuillages, d’une esthétique qui plaît à la personne ayant commandé ce jardin. Je navigue entre différents styles de création paysagère, selon la demande, de façon à apporter une parcelle de sérénité à mes clients. Dans cette parcelle, le végétal aura effectivement le premier rôle, en connivence avec le lieu.

Comment choisissez-vous votre palette végétale ?
Je considère que la connaissance du végétal et des écosystèmes d’un jardin constitue le coeur de mon métier de paysagiste. J’aime chercher les plantes qui correspondent au lieu que j’aménage, dans une palette très variée. J’ai des préférences bien sûr, par exemple avec certains viburnums et cornouillers. Mais j’essaye de remettre en question mes choix régulièrement, pour ne pas travailler trop longtemps avec la même liste d’espèces. Je teste les plantes vivaces chez moi, sur plusieurs années. Pour les arbres et arbustes, les différents jardins que j’ai réalisés me donnent matière à observer leur croissance, car je propose toujours un suivi des jardins que je conçois. Ce suivi comprend plusieurs visites annuelles, avec un rapport détaillé et des conseils d’entretien ou d’évolution.

Opus Paysage Alexandre Tonnerre

Quelle est votre démarche de concepteur ?
Le lieu prime, il guide les premières esquisses que je réalise sur place à la main.
À ce moment-là, je me situe sur le domaine du « sensible », j’ai besoin du contact physique avec le jardin ou la terrasse, si l’on me confie une terrasse urbaine à réaménager. J’y reviens ensuite pour le plan de plantation, afin de mieux prendre en compte la configuration exacte du jardin, au sol comme pour les ombres portées. Selon le style demandé par le client, j’établis la palette végétale la plus adéquate, en rapport avec l’analyse de sol effectuée au préalable. Je réalise par contre les coupes, plans et dessins techniques par ordinateur. Associer l’approche empirique et la conception assistée par ordinateur donne des résultats plus précis et rend les modifications plus rapides à effectuer. On arrive aussi à présenter des simulations d’ambiance à toutes les saisons, sous des lumières différentes. Je transmets enfin les croquis, plans et dessins techniques à l’entreprise choisie pour réaliser le chantier.

Opus Paysage Alexandre Tonnerre

Vous parlez de design et de nature dans vos projets, comment associez-vous les deux ?
On peut lire le paysage naturel de plusieurs façons, en s’attachant aux détails qui le constituent ou aux lignes de force qui l’animent. Ces lignes se retrouvent dans les jardins, elles forment la structure design de l’endroit, que l’on applique sur des matériaux de nature. Cette structure et sa combinaison avec les textures des plantes, des murs, des sols vont orienter le ressenti que l’on aura du jardin. Un tracé sinueux en graminées me semble design dans le ressenti que l’on aura de ce trait à la fois mouvant et fixe, dans sa fonction esthétique et environnementale, si ces graminées absorbent l’humidité du terrain. L’optimisation de la fonction est également design, par exemple dans le tracé d’une pelouse qui facilitera la tonte de cette dernière. Le design et la nature s’associent de facto quand on conçoit un jardin. Les matériaux y participent autant que les plantes et le dessin général du lieu. Là aussi, je cherche à me démarquer par un choix qui correspond au lieu et non aux tendances admises. J’évite l’ardoise, que l’on voit partout, je préfère la brique concassée, le stabilisé, d’autres matériaux qui se marieront exactement avec l’ambiance choisie et la fonction du lieu.

Opus Paysage Alexandre Tonnerre

Y a-t-il une direction que vous aimeriez davantage explorer ?
Je souhaite concevoir davantage de grands jardins et inclure des oeuvres artistiques dans ces jardins. Depuis quelques années, je travaille aussi sur un exercice différent, celui des jardins éphémères. Au départ, je le faisais pour avoir l’occasion d’être remarqué par le public. Et puis l’exercice technique est très intéressant avec le défi du timing très serré et de l’exposition à différents regards. Aujourd’hui, mon point de vue a évolué, je m’intéresse plus à l’échange que nous avons entre commanditaire et paysagiste. Cette année, j’ai conçu le jardin de Brimoncourt, grande maison de champagne (NDLR : située au sud de Reims), sur le salon Jardins, Jardin aux Tuileries, à Paris. L’histoire de cette maison m’a passionné et c’est ce qui m’a servi de trame. J’ai découvert son univers afin de le retranscrire dans ce jardin événementiel. Cette découverte m’a enrichi véritablement, je n’aurais par ailleurs peut-être jamais eu l’occasion de me plonger dans cet univers.

 

Interview par Bénédicte Boudassou

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